L’image et la violence (de l’art de remettre en question son ancien boulot).


Comme pas mal de monde ces derniers jours, je suis un peu retournée.

Un peu partout, on voit fleurir des réactions au nouveau clip d’Indochine. J’ai décidé de ne pas le regarder, les ayant croisé « en vrai » et n’ayant pas de sympathie particulière pour eux. Mais je me pose des questions.

En tant que maquilleuse effets spéciaux, j’ai bossé sur un petit tas de courts-métrages violents. Dont certains abordant ce même thème. Ils ont été interdits de diffusion publique, personne n’en a parlé, personne n’a levé le petit doigt. Pourquoi est-ce différent aujourd’hui ? Pourquoi le travail d’inconnus sortant d’écoles de cinéma est-il passé sous silence, et pourquoi encense-t’on ce groupe pour avoir fait, basiquement, le même travail ? Parce qu’ils sont plus connus, parce qu’il y a davantage de diffusion ?

Travail honorable en soit, je pense qu’il faut effectivement parler de la violence à l’école. C’est impressionnant de voir combien parmi nous en on été victimes. A quel point les autorités n’ont rien fait. Je croise toujours mes agresseurs dans la rue. Ma petite victoire personelle, c’est de constater qu’ils ne sont toujours pas devenus des gens biens. Et qu’eux aussi, ils sont gros, moches et acnéiques. Na.

Je pense que j’ai eu deux réactions pour exorciser tout ça.

Je suis devenue maquilleuse en effets spéciaux. A défaut de pouvoir me venger physiquement, j’ai appris à faire des tas de trucs dégueulasses. Des bleus, des coupures, des gorges tranchées, tout un tas de joyeusetés. Sauf que je me demande si le fait que ces effets gores soient devenus courants à l’écran n’est pas un facteur d’augmentation de la violence. La moindre série télé de 3ème classe montre des scènes d’autopsies dégoulinantes et peu ragoûtantes (en plus d’être peu crédibles, mais ça c’est un autre sujet. On te demande de faire à l’écran ce que les gens s’attendent à voir, pas forcément la réalité.) Quel effet cela a-t’il sur les enfants et les jeunes, qui n’ont souvent pas d’autres repères ?

J’ai toujours trouvé que la réalité était plus facile à accepter que la représentation de la réalité.  Je ne suis pas retournée quand un chat dévore un moineau sous mon nez et me l’amène ensuite tout sanguinolent sur le paillasson. C’est la nature, j’ai grandi à campagne, j’ai passé du temps à l’hôpital, j’ai l’habitude de la mort. C’est moche, mais c’est un processus normal. Par contre, je ne comprend pas l’utilité de faire des gros plans sur des gorges tailladées, associés à des scénarios sadiques, dans les films et séries télés, tous les jours. Et pourtant c’était mon boulot. Mais à un moment, on se dit que c’est trop. Que c’est inutile. Que c’est dangereux.

Vous me direz, l’histoire montre qu’il y a toujours des montées de violence et de barbarie avant les guerres. C’est super rassurant.

Quand j’ai dû arrêter de maquiller, j’ai décidé de travailler dans un lycée défavorisé. Avec les petits jeunes de banlieue nourris avec cette violence quotidienne justement. Et je crois que c’est là que je me suis vraiment vengée. En leur montrant au quotidien qu’il existait une autre vie, d’autres moyens. En passant du temps à discuter avec eux, en leur donnant des cours, en leur apprenant qu’ils existent et qu’ils sont capables de réussir. Sans tabasser le voisin. Et oui, en appellant les parents et les flics quand il y avait tabassage. Oui mes supérieurs m’ont incendié pour avoir aidé les victimes. Oui j’ai été virée. Parce que ce sont des enfants et qu’on ne doit pas se mêler de leurs affaires.

Je crois qu’au contraire, un enfant ça s’éduque, ça a besoin de repère, et ça a besoin d’être entouré d’adultes pour le guider et lui enseigner ce qui est bien et ce qui est mal.

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11 commentaires

  1. En fait je crois que le problème viendrait presque d’avantage de la « non réaction » des autres que de la violence en elle même.
    faut avouer, on a tous un coté malsain/cruel. Au moins un peu, quoi qu’on en dise. Et peut être que si les « adultes », les « responsables » et les « spectateurs » agissaient, réagissaient et faisaient en sorte que le coupable se sente coupable, çà s’arrêterait plus vite…

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    • Oui, par définition les enfants ont besoin d’être éduqués, et c’est le rôle des adultes. Mais quand je suis intervenue, je te dis pas ce que je me suis pris de la part de ma direction…

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      • je sais…c’est bien là que le bât blesse: on nous demande de faire l’autruche et ensuite on critique un « clip » qui dénonce la chose…
        ouais, c’est trop violent tout çà… c’est sûr que c’est plus simple et plus sécurisant de rester comme si de rien n’était…
        çà me fait penser à mon premier cours d’auto défense:
        « ne criez pas au secours, jamais. personne ne viendra. Hurlez « au feu », çà les fera réagir… »

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  2. Tu dis beaucoup de choses avec lesquelles je suis d’accord (surtout le « on demande de montrer ce que les gens s’attendent à voir, pas la réalité » qui était une phrase fétiche d’un de mes profs, Stephane Bourgoin!).
    Je ne sais pas si la banalisation télévisuelle (et visuelle tout court) de la violence la rend plus présente. Je sais qu’on a beaucoup dit qu’à force de parler des viols, il y en avait plus, alors que c’était statistiquement « juste » que les femmes le dénonçaient d’avantage.
    J’ai regardé le clip. Je suis une grande fan d’Indochine (j’ai grandi avec l’Aventurier et 3 en boucle dans la voiture…). je n’ai pas aimé leur « retour », je n’aime pas leur nouvelle musique. Et tout ce que je sais d’eux c’est que quand je els ai « rencontrés » pour un plateau télé Nicola m’a expliqué qu’il ne parlerait pas et boirait des litres de tisanes pour préserver sa voix. Donc je ne sais pas s’ils sont gentils, cons, stupides, adorables ou géniaux. Même, j’ai envie de dire, je m’en fous. Leurs textes me parlent.
    Concernant ce clip, je suis partagée. je l’ai dit sur Hello Coton, pour moi, les « réactions » des gens viennent du fait que ce clip la est hyper médiatisé alors qu’effectivement des travaux d’étudiants le seront moins. Et ceux qui se disent « choqués », pour moi, ne sont que ceux qui n’aiment pas qu’on leur montre leur propre reflet dans le miroir. Parce qu’on a tous, à un moment ou a un autre, porté ce bandeau sur les yeux, laissé faire sans s’en mêler…et pire, maintenant, y’a cette « mode » de filmer ou photographier…
    Quand moi j’étais au collège, j’ai eu deux périodes.En fin de collège je me comportais comme un mec, m’habillais pareil, j’envoyais chier tout le monde et je parlais mal. Parce que soit j’étais une pute, soit j’étais un mec, au choix. Avant…justement, avant, moi aussi j’avais du mal à aller en cours. Parce que je savais ce qui m’attendais. Parce que même si on m’a pas crucifiée au milieu de la cour, j’ai eu droit à pas mal de violences physiques et verbales, à des humiliations quotidiennes, gratuites. Parce que ma mère m’achetait mes fringues sur le marché pour pas cher, mais que mon père est avocat. Donc j’étais à la fois une gosse de bourge dans un collège de banlieue et une pauvre au milieu des blousons Schott. Parce que j’étais latiniste et première de la classe, parce que je faisais de la danse et pas du « vrai sport ». Bref. je dis pas qu’Indo sont les premiers à dénoncer la chose, loin de la. Ni que c’est la façon la plus subtile ou la plus efficace.
    la aussi, en fait, je m’en fous, en fin de compte. je veux juste qu’on en parle, qu’on se rende compte que putain c’est tous les jours, c’est pas que aux états unis, et çà peut tuer. ne serait ce que moralement. Alors si çà peut permettre ne serait ce qu’à un gamin de parler, ou a un parent de se rendre compte, ça n’aura pas été fait en vain. Et pour çà, je les remercie.

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    • Merci pour ton très beau témoignage !
      Effectivement, cette mode de filmer/photographier, d’être passif derrière l’image au lieu d’être dans l’action, agir sur ce qui est en train de ce passer, ça me dépasse complètement.
      Moi aussi j’ai connu tout ça, les insultes parce que je n’avais jamais de vêtements neufs et que je faisais latin/grec, les humiliations, les coups, les adultes qui t’engueulent toi et pas ceux qui te tabassent…
      Comme tu dis, si la notoriété du groupe et la diffusion médiatique peut faire parler, dénoncer les agresseurs, donner conscience de la réalité, alors c’est un grand pas.
      Qu’on aime le groupe ou pas, comme tu dis, le fond du problème n’est pas là. Ils ont décidé de mettre les pieds dans le plat et d’en parler, c’est une excellente initiative. Peut-être qu’on entendra par la suite davantage les « petits auteurs », que le sujet sera moins tabou, qu’on aura des conférences dans les établissements scolaires, des sanctions pour les auteurs de ces actes. On peut toujours espérer.
      Aujourd’hui, je me demande ce que pensent ceux qui nous ont fait ça en regardant le clip…

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      • Tiens, je m’étais pas posé la question…
        Comme j’ai beaucoup déménage depuis, je n’ai pas trop de retour sur ce qu’ils sont devenus. Je sais juste par ma mère qui habite encore la même ville que l’un d’entre eux fait partie des morts de rentrée de boîte. Ca m’a pas étonnée, il biberonnait déjà sa Kro au collège. Ca ne m’a ni soulagée ni réjoui, je me suis juste dit « bon…bah…dommage pour lui ». Une des filles (oui, y’avait des filles aussi. C’est marrant d’ailleurs, les filles étaient toujours les instigatrices de perversions, les garçons se contentaient plus de te bousculer/faire tomber tes livres ou ce genre de choses, les filles avaient des idées beaucoup plus pernicieuses. Type « tiens on va la foutre à poil pour voir si elle a sa peau de cadavre sur tout le corps »), mais une des filles donc s’est mariée jeune (tombée enceinte à 16 ans…) Et je sais que son mari la bat. retour du bâton quoi….

        Je ne sais ni ce qu’ils sont devenus, pour les autres, ni s’ils sont toujours aussi stupides. J’ai arrêté et de me dire que c’était de ma faute, et de leur trouver des excuses. Ils étaient malheureux chez eux, certes. Pour certains en tout cas. moi aussi. j’avais franchement pas la vie la plus folichonne du monde, en dehors même des violences en cours. Et ça m’a jamais servi d’excuse pour taper sur qui que ce soit. En revanche j’ai appris à rendre les coups et je sais que si je m’étais pas « calmée » passé les 25 ans je serais sans doute encore en train de chercher la baston dès que je peux. ça défoule, ça amuse, ça fait du bien…mais c’est pas la solution.

        Bref.Tout ça pour dire que je ne sais pas. Je ne suis même pas sûre qu’ils fassent le lien. Un des rares que ‘j’ai « revu » ne se rappelait visiblement pas de tout ce qu’il m’avait fait. Il m’a fait la bise en souriant avec un « haha c’était le bon temps au collège, on se marrait bien ». Il se rend pas compte, je crois. Et quand je lui ai fait remarquer, il a haussé les épaules. « bah, on était des gamins ». Voila. c’est tout ce que çà lui faisait…
        Donc malheureusement je pense pas qu’ils arrivent à réfléchir sur la chose…

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        • Je crois que nous ne sommes pas coupables en effet, nous n’avons rien fait pour provoquer ça. Les agresseurs ont souvent un profil psychologique particulier, ils ont besoin de remonter dans leur estime et celle des autres en enfonçant les autres, et repère donc facilement les plus « faibles »…Je n’ai jamais réussi à leur trouver d’excuse, moi aussi sur le papier j’aurai pu mal tourner, et pourtant non…
          Peut-être qu’ils ne font pas le lien, qu’ils ont oublié, que pour eux c’était des jeux, c’était marrant.
          Et vu que les adultes n’interviennent pas (ou presque), il n’y a personne pour leur faire prendre conscience que c’est mal et les punir. Je ne sais pas quand ça a commençé, cette mode de ne pas se mêler des affaires des enfants, ne pas cafter, ne pas remonter les informations. Parce que pourtant, les parents sont souvent bien contents qu’on les appelle pour leur dire que leur petit a fait des bêtises et ils se sentent moins seuls à constater le problème.

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  3. J’avoue que par rapport aux jeunes, ce genre de scènes me fait très peur.
    Quand j’étais au lycée, c’était la mode des American Pie et autres teen movies gorgés de scènes sexuelles exagérées. Et bien autour de moi, tous les jeunes s’imaginaient que c’était ça, la réalité, et il ne se passait pas une heure sans qu’on découvre deux étudiants en train de se tripoter dans la cour, ou autres situations du genre…

    Les actes qui auraient dû rester du domaine du privé et de « l’amour » étaient banalisés.

    Alors maintenant, avec la violence, j’ose à peine imaginer ce que ça peut donner.

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    • Ho, ça me rappelle des souvenirs ça aussi, pareil dans mon lycée… ils reproduisaient ce qu’ils voyaient à l’écran, sans imaginer une seconde qu’il existait autre chose… et on voit bien ce que ça a donné à l’âge adulte 😦

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  4. Participer à la violence de l’écran en créant le maquillage, c’est un angle sous lequel je n’avais jamais envisagé la question. Merci d’avoir partagé ton expérience. J’adhère totalement à tes valeurs et je salue ton combat dans ton travail.,Les références historiques auxquelles tu fais allusion font froid dans le dos, cependant. Mais je crois qu’il faut partir du principe qu’il n’y a pas de fatalité. J’ai également lu sous la plume de Riane Eisler que les systèmes d’oppression n’étaient jamais aussi violents que lorsqu’ils s’approchaient de leur chute….

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    • Disons que d’expérience, je sais qu’on peut tourner la même scène avec divers degrés de gore, et que bien souvent, moins on en met mieux c’est, et pourtant je constate que ces dernières années, c’est une vraie surenchère…
      Je ne crois pas que nous soyons sous un système d’oppression en Europe et en Amérique du Nord, gros producteurs de séries télés à autopsies, contrairement à d’autres régimes qui eux ont une censure très ferme sur les médias.
      Mais je me demande d’où vient cette fascination pour la mort violente, les actes sexuels sadiques. J’avoue ne pas comprendre la mode actuelle des bouquins faisant passer les femmes pour des chiennes appréciant de se faire violer et humilier…
      Mais peut-être qu’on est fasciné par ce qui nous fait peur… quitte à aller trop loin.

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